Choeur d'Hommes de Vannes

Commentaires: Saltarelle de Camille Saint-Saens


Rappelons en préambule le texte de ce chant, du poète Émile DESCHAMPS, mis en musique par Camille Saint-Saëns qui nous est désormais familier :

Camille_Saint-Saëns

Venez, enfants de la Romagne,

Tous chantant de gais refrains,

Quittez la plaine et la montagne

Pour danser aux tambourins.

 

 

Rome, la sainte vous les donne,

Ces plaisirs que la madonne,

De son chêne vous pardonne,

Se voilant quand il le faut.

 

Le carnaval avec son masque,

Ses paillettes sur la basque,

Ses grelots, son cri fantasque,

Met les sbires en défaut.

 

Frappons le sol d'un pied sonore!

Dans nos mains frappons encore!

La nuit vient et puis l'aurore,

Rien n'y fait dansons toujours!

 

Plus d'un baiser s'échappe et vole;

Se plaint-on? la danse folle,

Coupe aux mères la parole,

C'est tout gain pour les amours.

 

Le bon curé, qui pour nous suivre,

Laisse tout, mais qui sait vivre,

Ne voit rien avec son livre,

De ce qu'il ne doit pas voir.

 

Mais quoi! Demain les Camaldules

Sortiront de leurs cellules;

Puis, carème, jeûne et bulles,

Sur la ville vont pleuvoir.


Le thème même de ce poème se prête bien à une telle mise en musique, « Il Saltarello » en Italien (du verbe saltare : sauter) « la Saltarelle » en français était une danse à trois temps, joyeuse et vivante développée dans le courant du 13ème siècle en Italie.

 

Son auteur, Émile DESCHAMPS (1791-1871) un peu oublié aujourd'hui s'était fait connaître de son temps comme poète romantique. Il tenait avec son frère un salon bien connu du monde littéraire et fonda en particulier avec Victor Hugo le cènacle romantique « la Muse Française ». Il fut l'un des 99 poètes contributeurs - avec 11 de ses poèmes- aux deux recueil du « Parnasse contemporain ».

 

L'action se place en Romagne, province de l'Italie, partie sud-est de l'actuelle Emilie/Romagne dans la zone géographique de la plaine du Pô (provinces de Ravenne, Rimini et une partie de la province de Bologne), donnant sur la mer adriatique et au sud de la Venise bien connue des choristes du CHPV et de Ferrare.

Elle se passe pendant le Carnaval et décrit son appel irrésistible à toute une population (les « enfants de la Romagne »), à converger pour danser ensemble.

Avec humour, l'auteur évoque la gène de l’Église, dont l'influence est très forte dans cette région, face à une situation qu'elle ne maîtrise pas. Elle préfère donc fermer les yeux, mais cette politique devient de moins en moins tenable au fur et à mesure que la fête avance et que les corps et les esprits s'échauffent.

 

Dans un premier temps comme il ne s'agit que de « chants joyeux » et de « danser aux tambourins », elle apparaît comme le généreux pourvoyeur de ces plaisirs, dans la grande tradition de la Rome antique – il ne s'agit pas cependant ici des jeux cruels du cirque mais de ceux joyeux de la musique et de la danse. Et si ces plaisirs là ne sont pas franchement conformes aux canons de l’Église, il ne faut pas trop y voir malice : car sous son chêne, la Madone, « se voilant quand il le faut » est prête à pardonner.

 

Mais la situation est loin de se calmer . Le carnaval « met les sbires (les autorités) en défaut »... : on tape le sol d'un pied sonore, la nuit vient et puis l'aurore, rien n'y fait... plus d'un baiser s'échappe et vole, dans la confusion les mères perdent le contrôle de la situation... et « c 'est tout bon pour les amours ».

 

 

Mais le clergé sait garder la tête froide et fait preuve de pragmatisme : fort heureusement, le bon curé « qui sait vivre » ne voit rien « de ce qu'il ne doit pas voire »...

 

Garder la tête froide mais jusqu'à un certain point car les bornes seront dépassées quand les Camaldules se mettront à sortir de leurs cellules.

En effet, les moines camaldules, branche autonome de de l'Ordre de Saint-Benoit – dont le fondateur Saint-Romuald est originaire de la Romagne, vivent en ermites, totalement reclus dans leur cellule.. et il est inenvisageable de laisser le désordre s'installer dans leur vie.

 

A ce stade, il devient donc urgent de déclencher sans délai un « plan ORSEC » : faire « pleuvoir , sur la ville, carême, jeune et bulles (pontificales »....) qui tel l'arrosage en pluie contre l'incendie, vont faire revenir le calme et l'ordre.

 

On est ici plus dans la blague de potache que dans la critique sociale. Le texte célèbre surtout la puissance de la musique et de la danse, comme facteurs d'évasion du quotidien. Et s'il moque gentiment les gens d’Église, il illustre en creux leur capacité à encadrer avec finesse et pragmatisme les déchainements du carnaval. Rien à voir avec les talibans de Kaboul qui interdisaient même le chant !

 

La musique composée par Camille Saint-Saens sur ce texte le sert particulièrement bien.

Sur un rythme ternaire comme il se doit pour une saltarelle, la petite mélodie portée par les mots « venez enfants de la Romagne ...» passe et repasse régulièrement, en crescendo et decrescendo, donnant l'illusion de grandes farandoles « quittant la plaine et la montagne ». Les la la, scandés en arrière plan imitent les percussions légères et mates des tambourins. La variation de l'accord des quatre voix sur ces « la la » suggère à certains moments la tension créée par la prolongation à l'infinie du chant et de la danse, (« la nuit vient après l'aurore, rien n'y fait dansons toujours.. la la la la , la la la la …. »). Et la descente chromatique qui illustre la phrase « plus d'un baiser s'échappe et vole, se plaint-on etc... » donne l'impression d' une descente dramatique aux enfers, qui contraste ironiquement avec le moment de plaisir jubilatoire décrit dans le texte.

Retour à la joyeuse insouciance avec le changement de tonalité et de tempo correspondant à la séquence du « bon curé , qui pour nous suivre »... C'est d'un cœur léger que l'on préfère ne pas voir ce qui se passe. Mais les faits sont têtus : retour à la tonalité initiale et à la sombre réalité des camaldules sortant de leurs cellules et à nouveau descente chromatique sombre, pour calmer le jeu et siffler la fin de la partie avec « carême, jeûnes et bulles »

 

Par cette petite œuvre, Saint-Saens, compositeur talentueux et prolifique, qui a laissé de lui une image rigoureuse et parfois même austère, montre un goût inattendu pour la facétie, trait caractéristique au demeurant d' une autre de ses œuvres, - la plus célèbre- , le Carnaval des Animaux.

Soulignons enfin au delà de ce descriptif, le grand plaisir que nous procure le chant de cette oeuvre mélodieuse et joyeuse, qui l'espace d'un instant nous associe aux joies du Carnaval.

 

 

 

 

 

Nota :

L'auteur de cet article n'est pas pas expert en littérature et encore moins musicologue.

Il s'est contenté d'utiliser les services de Google et de faire part de ses réflexions personnelles - avisées ou non.

Il est très ouvert en conséquence aux remarques, observations et compléments d'autres membres de notre Chœur, qui voudraient nous faire profiter de leurs lumières.

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